“Une pensée n'est parfaite que lorsqu'elle est disponible, c'est-à-dire lorsqu'on peut la détacher et la placer à volonté.”
Joseph Joubert (1754-1824) fut un moraliste et essayiste français, aujourd'hui principalement connu pour ses 'Carnets' et 'Pensées' publiés à titre posthume. Issu d'une famille bourgeoise de Montignac, il étudia la théologie à Toulouse avant de se tourner vers l'enseignement et la littérature. Installé à Paris, il fréquenta les salons littéraires et se lia d'amitié avec Diderot, puis devint l'ami intime de Chateaubriand. Son style se caractérise par une recherche constante de la perfection formelle, une concision extrême et une densité aphoristique. Contrairement à ses contemporains romantiques, Joubert privilégiait la fragmentation et l'ébauche, considérant que certaines pensées ne pouvaient être totalement fixées par l'écriture. Ses textes, souvent comparés à des pierres précieuses littéraires, mêlent profondeur métaphysique, observations psychologiques fines et réflexions sur l'art d'écrire.
Joubert appartient au courant des moralistes français, dans la lignée de La Rochefoucauld et Pascal, mais avec une sensibilité pré-romantique. Sa philosophie est marquée par un spiritualisme chrétien teinté de néoplatonisme, une méfiance envers les systèmes philosophiques rigides et une croyance en la supériorité du sentiment intérieur sur la raison discursive. Sur le plan technique, il développa une écriture fragmentaire et aphoristique, pratiquant l'art de la maxime, de la sentence et de la notation brève. Ses manuscrits révèlent un travail obsessionnel de réécriture, cherchant à atteindre la formule parfaite où la pensée épouse exactement l'expression. Il considérait que la véritable pensée devait rester en mouvement, d'où sa préférence pour les carnets plutôt que les traités achevés.
Joubert n'a pratiquement rien publié de son vivant, préférant perfectionner ses notes pendant près de 40 ans.
Il inspira profondément Marcel Proust, qui voyait en lui un maître de la 'phrase-type' et de la métaphore.
Ses carnets contiennent près de 20 000 fragments, dont seulement un tiers fut publié au XIXe siècle.
Il inventa l'expression 'style empire' pour désigner le style ampoulé de son époque.
Chateaubriand le surnommait 'l'ange' et lui dédia un chapitre dans 'Les Mémoires d'outre-tombe'.
Il refusa toujours d'écrire un livre achevé, considérant que seules les pensées détachées pouvaient capturer la vérité.
“Une pensée n'est parfaite que lorsqu'elle est disponible, c'est-à-dire lorsqu'on peut la détacher et la placer à volonté.”
“S'il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et tout une phrase dans un mot, c'est moi.”
“Car tout sentiment religieux est un sentiment servile et quiconque s'agenouille devant Dieu se façonne à se prosterner devant un roi.”
“J-J Rousseau donna, si je puis ainsi m'exprimer, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison.”
“Il faut que les pensées s'entresuivent et se lient, comme les sons dans la musique, par leur seul rapport - harmonie - et non comme les chaînons d'une chaîne, comme des perles enfilées.”
“L'histoire ancienne, ce miroir où l'on aime à voir le temps présent représenté.”
“Voltaire n'a dans tous ses écrits qu'un seul caractère constant, celui de moqueur d'hommes et de livres.”
“Il faut donner pour exemples, aux enfants, des phrases où l'accord entre l'adjectif et le substantif soit non-seulement grammatical, mais moral. L'épithète est un jugement, et le plus insinuant de tous, car il se glisse avec le mot ; et si rien n'est plus important que les idées saines, rien n'est plus important aussi que cet accord. Je dirai donc à nos faiseurs de thèmes : joignez toujours aux substantifs des adjectifs qui expriment l'idée et le sentiment qu'il faut avoir de chaque chose ; mettez tout à sa place dans l'esprit, en laissant tout à sa place dans le monde.”
“Ce qu'est leur cristal aux fontaines, un verre à nos pastels, leur vapeur aux paysages, la pudeur l'est à la beauté.”
“A quoi sert la pudeur ? Elle sert à paraître plus belle quand on est belle et à paraître moins laide quand on l'est.”
“Voltaire a introduit et mis à la mode un tel luxe, dans les ouvrages de l'esprit, qu'on ne peut plus offrir les mets ordinaires que dans des plats d'or ou d'argent. Tant d'attention à plaire à son lecteur, annonce plus de vanité que de vertu, plus d'envie de séduire que de servir, plus d'ambition que d'autorité, plus d'art que de nature, et tous ces agréments exigent plutôt un grand maître qu'un grand homme.”
“L'attention qu'on donne à la maison et aux meubles, distrait du maître et le temple distrait de dieu.”
“Ce n'est pas la volonté et le talent tout seuls qui font faire de beaux ouvrages: il faut encore l'occasion.”
“Ce qui se communique.-que la chaleur de l'enthousiasme est indispensable à toutes les instructions dont on veut que l'âme des enfants puisse être pénétrée. Il faut qu'un maître ait de ce qui se communique.”
“L'intelligence doit produire des effets semblables à elle, c'est-à-dire des sentiments et des idées, et les arts doivent prétendre aux effets de l'intelligence. Artiste ! Si tu ne causes que des sensations, que fais-tu avec ton art, qu'une prostituée avec son métier, et le bourreau avec le sien, ne puissent faire aussi bien que toi ?”
“Voltaire a introduit et mis à la mode un tel luxe, dans les ouvrages de l'esprit, qu'on ne peut plus offrir les mets ordinaires que dans des plats d'or ou d'argent. Tant d'attention à plaire à son lecteur, annonce plus de vanité que de vertu, plus d'envie de séduire que de servir, plus d'ambition que d'autorité, plus d'art que de nature, et tous ces agréments exigent plutôt un grand maître qu'un grand homme.”
“Il faut compenser l'absence par le souvenir. La mémoire est le miroir où nous regardons les absents.”
“Ce qui est vrai à la lampe n'est pas toujours vrai au soleil.”
“La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n'en est que le métier et la dernière utilité.”
“La vieillesse n'ôte à l'homme d'esprit que des qualités inutiles à la sagesse. Il semble que, pour certaines productions de l'esprit, l'hiver du corps soit l'automne de l'âme.”